Et si j’ai arrêté de serrer des mains depuis dix jours, pour éviter tout risque de transmettre un virus que je n’ai sans doute pas, me laver les mains comme une psychotique atteinte de TOC n’est désormais plus une preuve de civisme suffisante. Il est temps de réactualiser les aphorismes censés guider nos vies qu’on trouve sur les réseaux sociaux. Terminées les citations de développement personnel ringardes à la “Vis ta vie comme si c’était le dernier jour”, désormais c’est plutôt “Vis ta vie comme si tu avais un compteur du nombre de fois où tu ne respectes pas les gestes barrière”. Inutile de chercher des boucs émissaires ; nous sommes tous dans le même bateau.

Cobayes d’une expérience flippante

Mais nous entrons maintenant dans une nouvelle ère : la vie au temps du coronavirus, où bien des choses vont changer et peut-être de façon spectaculaire. Les agendas seront aussi vides que les rames de métro, car toutes les réunions, sauf les plus importantes, seront annulées. Mais ce n’est que le début, car toute l’Europe est en train de se claquemurer. Nous allons peut-être sans le vouloir être les cobayes d’une expérience flippante à grande échelle qui va révéler à quel point nous sommes attachés à certaines habitudes et pratiques quotidiennes, et que nous pouvons nous passer de certaines choses avec une facilité surprenante.

Cette semaine, Jenny Brown, directrice d’une école pour filles de Londres, a appelé les écoles publiques à annuler le GCSE [l’équivalent du brevet des collèges] pour le remplacer par des projets communs plus intéressants, ce qui permettrait d’éviter à nos ados déjà suffisamment angoissés de mieux vivre cette période de leur vie. Une idée absurde ? La suppression ou le report des examens de cette année n’est plus impensable.

Alors que depuis des années, l’idée de supprimer les examens revenait régulièrement sans succès – parce qu’en fin de compte, c’était pour nous un trop grand bouleversement, jugé injuste pour les enfants qui en seraient les cobayes –, elle est cette fois envisageable. Nous entrons peut-être dans une ère où des choses qui semblaient autrefois impossibles deviennent presque inéluctables.

Des conséquences sociales et économiques imprévisibles

En revanche, et tant pis pour la théorie qui veut que chaque crise soit une chance, les changements qui pourraient survenir ne seront pas toujours inoffensifs. Une pandémie majeure de Covid-19 pourrait avoir des conséquences sociales imprévisibles et entraîner des changements douloureux de modèles économiques dont dépendent de nombreux emplois – en plus des décès et des souffrances que le virus lui-même entraînera. Mais cette crise pourrait finir par ressembler moins au krach bancaire qu’à une guerre, un événement qui modifierait notre mode de vie à tout jamais.

Le travail des femmes dans les usines et les bureaux pour remplacer les hommes était censé être une solution provisoire le temps de la Seconde Guerre mondiale, mais lorsque les combats ont pris fin, les femmes ont eu du mal à retourner à une vie domestique étriquée. Les tourments de la guerre ont accéléré bien des avancées : des antibiotiques aux radars en passant par des dispensaires s’occupant des maladies sexuellement transmissibles, des années avant la création de notre système de santé actuel.

En 1939, peu de gens auraient prédit un mouvement de libération des femmes, et donc toutes les prédictions sur la façon dont cette épidémie va changer nos vies doivent être prises avec des pincettes. Mais des idées longtemps jugées trop radicales à mettre en œuvre commenceront sans doute à avoir pignon sur rue.

Repenser le monde du travail

Après le krach bancaire de 2008, certains cabinets d’avocats ou de comptables de la City, dont le portefeuille de clients s’était brusquement rétréci, ont commencé à proposer à leurs employés de travailler seulement quatre jours par semaine avec une baisse de salaire, sur la base du volontariat. Actuellement, certaines entreprises confrontées à une chute catastrophique de leurs affaires plaident déjà pour que certains salariés réduisent leurs heures de travail sur la base du volontariat, tandis que d’autres vont devoir revoir radicalement leur mode de fonctionnement face à la pénurie de personnel lié au nombre de personnes qui tombent malades.

Si la nécessité de partager le travail pour lutter contre le chômage pendant la crise de 1929 a fini par mettre fin à la semaine de six jours, ce virus pourrait avoir la peau de la semaine de travail, du lundi au vendredi. Et combien de ces réunions annulées, ou de ces conférences reportées, vont vraiment nous manquer ?

Le passage actuel du monde analogique au monde numérique va certainement s’accélérer aussi. Plutôt que de risquer d’échanger nos microbes, nous allons faire nos achats en ligne, nous pratiquerons FaceTime pour les grands-parents au lieu de leur rendre visite, nous paierons par voie électronique plutôt que de manipuler du liquide, nous stockerons des livres électroniques pour les longues journées ennuyeuses coincés à l’intérieur.

Une vie désincarnée et aseptisée

La vie politique aussi va changer. Il y a toujours eu une forte résistance au Parlement à instaurer le vote électronique pour les députés. Laisser des députés âgés enfermés à la Chambre des lords apparaît presque irresponsable aujourd’hui, et le vote électronique serait peut-être le moyen le plus sûr de continuer à faire passer des lois en cas d’épidémie. Si cela fonctionne, la suite logique serait que nous votions en ligne lors des prochaines élections générales sans nous déplacer dans les bureaux de vote.

Et si notre mode de vie devient brutalement désincarné et aseptisé, alors peut-être que cela nous fera aussi apprécier la chaleur des contacts humains. Mon fils attendait impatiemment la fermeture des écoles jusqu’à ce que ses professeurs lui expliquent qu’il y aurait des cours en ligne à la place : la même chose que l’école, mais sans récréation et sans copains.

Ce qui nous manquera le plus, je pense, c’est la convivialité. Mais ne soyez pas surpris, quand notre quotidien reprendra un semblant de normalité, s’il n’est plus tout à fait le même.

Source: courrierinternational Gaby Hinsliff – THE GUARDIAN –