6 août 2020

Le monde post-coronavirus selon Yuval Noah Harari

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Le futur de l’humanité se joue dans notre façon de gérer la crise du coronavirus, estime l’historien israélien dans une tribune au Financial Times.

Yuval Noah Harari, historien israélien et auteur du best-seller international Sapiens : une brève histoire de l’humanité, a publié le 20 mars dernier dans le quotidien britannique Financial Times une tribune aux accents messianiques dans laquelle il présente la crise mondiale liée au nouveau coronavirus comme un basculement historique à l’intérieur duquel se dessine le monde de demain.

“L’humanité est aujourd’hui confrontée à une crise mondiale. Peut-être la plus grande crise de notre génération. Les décisions que les citoyens et les gouvernements prendront au cours des prochaines semaines façonneront probablement le monde pour les années à venir (…). Lorsque nous choisissons entre des alternatives, nous devons nous demander non seulement comment surmonter la menace immédiate, mais aussi quel genre de monde nous habiterons une fois la tempête passée. Oui, la tempête passera, l’humanité survivra, la plupart d’entre nous seront toujours en vie — mais nous habiterons un monde différent.”

Pour l’intellectuel israélien, le premier défi de l’épidémie de coronavirus oblige la population mondiale à se conformer à certaines directives sanitaires. Pour les faire respecter, deux options : l’autonomisation des individus ou la surveillance technologique des masses. Plusieurs États ont déjà choisi la seconde.

“Le cas le plus notable est la Chine. En surveillant de près les smartphones des gens, en utilisant des centaines de millions de caméras de reconnaissance faciale et en obligeant les gens à vérifier et à signaler leur température corporelle et leur état de santé, les autorités chinoises peuvent non seulement identifier rapidement les porteurs de coronavirus suspectés, mais également suivre leurs mouvements et identifier toute personne avec laquelle ils sont entrés en contact. Une gamme d’applications mobiles avertit les citoyens de leur proximité avec les patients infectés.”

Surveillance, santé, intimité

Si les outils de surveillance ne sont pas nouveaux, Harari estime que ceux mis en œuvre pour contenir l’épidémie du virus sont dangereux en ce qu’ils pénètrent l’intimité personnelle la plus profonde : notre corps.

“Comme expérience de réflexion, considérons un gouvernement hypothétique qui exige que chaque citoyen porte un bracelet biométrique qui surveille la température corporelle et le rythme cardiaque 24 heures sur 24. Les données résultantes sont thésaurisées et analysées par des algorithmes gouvernementaux. Les algorithmes sauront que vous êtes malade avant même de le savoir, et ils sauront également où vous avez été et qui vous avez rencontré. Les chaînes d’infection pourraient être considérablement raccourcies et même coupées. Un tel système pourrait sans doute arrêter l’épidémie dans son élan en quelques jours.”

Si, dans ce cas précis, ces technologies sont utilisées pour le bien de la population, elles peuvent, selon l’auteur de Sapiens, aussi bien être utilisées afin de manipuler les goûts et les opinions d’un individu.

“Si vous pouvez surveiller ce qui se passe avec ma température corporelle, ma tension artérielle et ma fréquence cardiaque pendant que je regarde le clip vidéo, vous pouvez apprendre ce qui me fait rire, ce qui me fait pleurer et ce qui me met vraiment, vraiment en colère. ll est crucial de se rappeler que la colère, la joie, l’ennui et l’amour sont des phénomènes biologiques tout comme la fièvre et la toux. La même technologie qui identifie la toux pourrait également identifier les rires. Si les entreprises et les gouvernements commencent à collecter nos données biométriques en masse, ils peuvent mieux nous connaître que nous ne nous connaissons, et ils peuvent alors non seulement prédire nos sentiments, mais aussi manipuler nos sentiments et nous vendre tout ce qu’ils veulent — que ce soit un produit ou un politicien.”

Ici, l’État Big Brother a un avantage certain, “car lorsque les gens ont le choix entre l’intimité et la santé, ils choisissent généralement la santé”. Pourtant, c’est dans ce choix forcé entre intimité et santé que se trouve la racine même du problème selon Harari.

“Nous pouvons et devons jouir de l’intimité et de la santé. Nous pouvons choisir de protéger notre santé et d’arrêter l’épidémie de coronavirus non pas en instituant des régimes de surveillance totalitaires, mais plutôt en responsabilisant les citoyens. Ces dernières semaines, certains des efforts les plus réussis pour contenir l’épidémie de coronavirus ont été orchestrés par la Corée du Sud, Taïwan et Singapour. Bien que ces pays aient fait un certain usage des applications de suivi, ils ont beaucoup plus compté sur des tests approfondis, sur des rapports honnêtes et sur la coopération volontaire d’un public bien informé.”

Renouer la confiance

Une telle coopération suppose que les gens font confiance à la science, aux médias et aux autorités publiques. Or, ces dernières années, les populations ont développé une certaine méfiance vis-à-vis de leurs élites. Harari croit pourtant que la crise mondiale du coronavirus et les bouleversements de société qu’elle entraîne pourraient être une occasion de faire table rase des dissensions.

“Normalement, la confiance qui s’est érodée depuis des années ne peut pas être reconstruite du jour au lendemain. Mais ce ne sont pas des temps normaux. En période de crise, les esprits peuvent eux aussi changer rapidement. Vous pouvez avoir des disputes amères avec vos frères et sœurs pendant des années, mais quand une urgence survient, vous découvrez soudain un réservoir caché de confiance et d’amitié, et vous vous précipitez pour vous entraider. Au lieu de mettre en place un régime de surveillance, il n’est pas trop tard pour rétablir la confiance des citoyens dans la science, les pouvoirs publics et les médias.”

D’autant que les technologies de l’information peuvent être récupérées par la population à son avantage, selon l’historien israélien.

“Chaque fois que les gens parlent de surveillance, n’oubliez pas que la même technologie de surveillance peut généralement être utilisée non seulement par les gouvernements pour surveiller les individus — mais aussi par les individus pour surveiller les gouvernements. L’épidémie de coronavirus est donc un test majeur de citoyenneté. Dans les jours à venir, chacun de nous devrait choisir de faire confiance aux données scientifiques et aux experts de la santé plutôt qu’aux théories du complot infondées et aux politiciens égoïstes. Si nous ne faisons pas le bon choix, nous pourrions nous retrouver à renoncer à nos libertés les plus précieuses, pensant que c’est la seule façon de protéger notre santé.”

Pour Harari, la manière dont les pays géreront l’épidémie et ses conséquences économiques seront un deuxième facteur déterminant dans le monde de demain. Deux possibilités : promouvoir la solidarité mondiale ou se replier dans un égoïsme national. La première solution suppose que les nations arrivent à sortir de la logique du “chacun pour soi”.

“Pour vaincre le virus, nous devons partager des informations à l’échelle mondiale. C’est le gros avantage des humains sur les virus. Un coronavirus en Chine et un coronavirus aux États-Unis ne peuvent pas échanger des conseils sur la façon d’infecter les humains. Mais la Chine peut enseigner aux États-Unis de nombreuses leçons précieuses sur le coronavirus et comment y faire face. Ce qu’un médecin italien découvre à Milan tôt le matin pourrait bien sauver des vies à Téhéran le soir (…) Au lieu que chaque pays essaie de le faire localement et thésaurise tout l’équipement qu’il peut obtenir, un effort mondial coordonné pourrait accélérer considérablement la production et s’assurer que le matériel de sauvetage est distribué plus équitablement. Tout comme les pays nationalisent des industries clés pendant une guerre, la guerre humaine contre les coronavirus peut nous obliger à ‘humaniser’ les chaînes de production cruciales. Un pays riche avec peu de cas de coronavirus devrait être disposé à envoyer du matériel précieux à un pays plus pauvre avec de nombreux cas.”

Solidarité mondiale

La logique d’entraide doit également prévaloir sur le plan économique. Étant donné la mondialisation des échanges commerciaux, l’universitaire israélien estime que les pays qui voudront tirer la couverture à eux ne feront qu’aggraver le “chaos” économique, et plaide pour un “un plan d’action mondial”.

“Malheureusement, à l’heure actuelle, les pays ne font pratiquement rien de tout cela. Une paralysie collective a saisi la communauté internationale. Il ne semble y avoir aucun adulte dans la pièce. On se serait attendu à voir, il y a déjà quelques semaines, une réunion d’urgence des dirigeants mondiaux pour élaborer un plan d’action commun. Les dirigeants du G7 n’ont réussi à organiser une vidéoconférence que cette semaine, et cela n’a abouti à aucun plan de ce type.”

Et il ne faudra pas compter sur les États-Unis. D’après Harari, depuis que Donald Trump affiche sa volonté de se retirer de la scène internationale, le monde manque d’un leader, rôle pourtant crucial pour la bonne marche des choses.

“L’administration Trump a même abandonné ses alliés les plus proches. Lorsqu’il a interdit tous les voyages en provenance de l’UE, il n’a pas pris la peine de donner à l’UE un préavis — sans parler de consulter l’UE à propos de cette mesure drastique. Il a scandalisé l’Allemagne en offrant prétendument un milliard de dollars à une société pharmaceutique allemande pour acheter des droits de monopole sur un nouveau vaccin Covid-19. Si le vide laissé par les États-Unis n’est pas comblé par d’autres pays, non seulement il sera beaucoup plus difficile d’arrêter l’épidémie actuelle, mais son héritage continuera d’empoisonner les relations internationales pour les années à venir.”

Devant ces bouleversements, Harari pense que l’heure est venue pour la population de choisir son destin : s’ouvrir au reste du monde, ou se refermer sur soi. L’intellectuel israélien a choisi son camp.

“Allons-nous emprunter la voie de la désunion, ou allons-nous adopter la voie de la solidarité mondiale ? Si nous choisissons la désunion, cela prolongera non seulement la crise, mais entraînera probablement des catastrophes encore pires à l’avenir. Si nous choisissons la solidarité mondiale, ce sera une victoire non seulement contre le coronavirus, mais contre toutes les épidémies et crises futures qui pourraient assaillir l’humanité au XXIe siècle.”

Source : telquel LE 24 MARS 2020